Séminaire de recherche « Maghreb Amazigh » (2021-2022)

Maghreb Amazigh aborde un espace maghrébin en mutation et en mouvement au prisme du paradigme berbère et par une réflexion critique de l’état des savoirs dans le champ des études berbères. Ce champ complexe connaît un profond renouvellement ; au-delà de la linguistique et de l’ethnologie, il s’ouvre lentement à d’autres disciplines (histoire, anthropologie, économie, sciences politiques…) et thématiques (mobilisations collectives ; citoyennetés locales ; gestion des ressources et environnement ; questions identitaires ; patrimoines matériels et immatériels…). Le projet propose de croiser les analyses issues de recherches empiriques et théoriques récentes, de les réinsérer dans la longue durée et de les aborder à de multiples échelles. Ce décloisonnement sera propice à la mise en évidence des dynamiques profondes qui traversent l’espace maghrébin et à l’éclairage des transformations structurelles qui animent les sociétés du sud de la Méditerranée. Outre le séminaire, deux ateliers de formation à la fois théoriques et pratiques seront proposés en 2022 : « Initiation aux tifinaghs et à l’esthétique berbère » ; « Initiation aux enjeux et aux sonorités de la langue berbère. »

Coordinatrices du projet Maghreb Amazigh, un projet de l’Institut Sociétés en Mutation en Méditerranée (SoMuM) : Karima Dirèche, TELEMMe, Malika Assam, IREMAM, Aude Signoles, MESOPOLHIS.

Programme

Séance 1

Mercredi 13 octobre 2021, 10h-12h, MMSH, salle Duby, Aix-en-Provence.

« Introduction au séminaire Maghreb Amazigh. Des études berbères aux études amazighes ? Histoire, cartographie et défis des études berbères. » Intervenants : Malika Assam, MCF AMU, IREMAM, Salem Chaker, PU émérite, AMU, IREMAM, Karima Dirèche, DR CNRS, TELEMMe. 

Séance 2

Mercredi 10 novembre 2021, 10h-12h, MMSH, salle Duby, Aix-en-Provence et en visioconférence. 

« Une langue berbère : réalité linguistique, fiction sociolinguistique ? » Intervenants : Salem Chaker, professeur émérite AMU, IREMAM et Amina Mettouchi, directrice d'études, EPHE, CNRS, LLACAN.

Séance 3

Vendredi 10 décembre 2021, 10h-12h, MMSH, salle Duby, Aix-en-Provence et en visioconférence. 

« Les Empires berbères : constructions et déconstruction d’un objet historiographique. » Intervenant : Mehdi Ghouirgate, MCF HDR Université Bordeaux Montaigne. Discutant : Julien Loiseau, PU AMU/IREMAM.

Depuis les années 2010, les études relatives aux Berbères opèrent un tournant, en miltipliant les travaux qui montrent que les Berbères apparaissent comme des acteurs politiques majeurs de l’histoire de l’Afrique du Nord. Il n’en va pas de même de leurs langues. Tacitement, les historiens ont longtemps admis que les langues berbères avaient été confinées par l’arabisation au rôle de dialectes, réservés à l’oralité et dépourvus de prestige, face à un arabe conquérant qui occupait le champ de l’écrit et des fonctions de communication prestigieuses. Les témoignages allant à l’encontre de cette vision étaient traités comme des contre-exemples isolés, voire mythiques, peu à même de la contredire. En opposition à cette doxa, les études synchroniques sur les langues berbères ont connu récemment une certaine forme de renouveau. Néanmoins, des études publiées en anglais cherchent à remettre en question l’existence même des peuples berbères et de leurs langues. Cette démarche procède d’une volonté de déconstruire un objet historiographique. Le propos est ainsi de prendre le contrepied des avancées réalisées principalement par Gabriel Camps, Salem Chaker et Abdellah Bounfour autour de l’équipe de l’Encyclopédie berbère et de sa « ligne éditoriale ».

Mehdi Ghouirgate, historien arabisant et berbérisant, est chercheur à TELEM (Textes, Littératures : Ecritures et Modèles) est spécialiste du Maghreb et des Berbères à l’époque médiévale. Il est l’auteur ou co-auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire du Maghreb médiéval et l’histoire des pays d’Islam. Sa thèse, L’ordre almohade 1120-1269 : une nouvelle lecture anthropologique, publiée en 2014, a renouvelé l’approche de cette dynastie berbère. Elle a unifié politiquement et culturellement le Maghreb autour d’un projet inédit qui a croisé sémantique des sociétés maghrébines et berbères avec les références de l’imaginaire politique islamique.

Julien Loiseau, historien et arabisant, est enseignant chercheur à l’IREMAM. Ses travaux portent sur l’histoire du Caire et des villes du Proche-Orient médiéval, sur l’histoire sociale des élites du Proche-Orient médiéval et sur l’histoire de l’islamisation en Égypte et dans la Corne de l’Afrique. Il a publié entre autres Les Mamelouks (XIIIe-XVIe siècle). Une expérience politique dans l’Islam médiéval (Seuil, 2014). Il dirige actuellement le programme de recherche européen « HornEast. Horn & Crescent. Connections, Mobility and Exchange between the Horn of Africa and the Middle East in the Middle Ages »

Séance 4 

Protohistoire et berbérisation de l’Afrique septentrionale et des îles Canaries : langues, identités, matérialités 

Mercredi 23 février 2022, 10h-12h, MMSH (salle à préciser) et en visioconférence. Lien Zoom / ID de réunion : 836 9638 6229 / Code secret : 444029

Intervenant : Jorge Onrubia Pintado, Professeur titulaire de l’Universidad de Castilla-La Mancha (UCLM), directeur du Laboratorio de Arqueología, Patrimonio y Tecnologías Emergentes (IDR). Discutant : Jean-Pierre Bracco, PU LAMPEA-AMU.

Du point de vue étymologique le terme « Protohistoire » pourrait être assimilé à celui d’Histoire « première » ou « primitive ». Mais son usage au sein des disciplines historiques est problématique en termes aussi bien chronologiques que socioculturels. À l’heure actuelle, le terme Protohistoire désigne une catégorie historique polysémique et labile qui s’applique à des périodes et à des sociétés aux limites temporelles et aux spécificités culturelles floues et fluctuantes. On peut cependant en distinguer deux usages principaux qui relèvent, chacun d’eux, d’un cadre conceptuel et d’une pratique disciplinaire différents. Il existe, d’une part, une utilisation à valeur évolutive et chronométrique qui tire ses origines d’une conception universaliste, largement inspirée du diffusionnisme et des repères chronologiques longtemps fournies par l’histoire et l’archéologie du Proche-Orient. Cette vision considère que la Protohistoire constitue une étape dans l’histoire de l’humanité caractérisée par la mise en place des processus de différentiation sociale, pouvant donc débuter au Néolithique mais s’étalant essentiellement de la découverte de la métallurgie à l’invention de l’écriture. Le deuxième usage repose sur une conception plutôt relativiste et « méthodologiste ». Il considère que le champ de la Protohistoire est surtout lié à la nature de la documentation disponible, avec notamment l’existence de témoignages textuels indirects susceptibles de compléter les observations archéologiques. Ceux-ci peuvent soit émaner d’autres peuples contemporains, soit correspondre à des récits, basés sur des écrits ou des traditions orales, nettement postérieurs à la période dont ils portent témoignage.

Pour ce qui est du Maghreb et du Sahara et sous l’égide notamment de Gabriel Camps, maître incontestable des études protohistoriques sur la région, la Protohistoire a fini par devenir, en empruntant ses mots au pied de la lettre, « la science des origines berbères ». Il est par conséquent facile à percevoir à quel point le processus de construction disciplinaire de la Protohistoire nord-africaine a contribué et contribue encore, en retour, à une vraie ethnogenèse : la « berbérisation » des populations qu’elle se donne pour but de (re)présenter et d’historiciser. Mais contrairement à la vision anhistorique, d’une histoire sans histoire que le projet historiographique de Camps pourrait laisser à tort supposer, la Protohistoire nord-africaine se présente, en revanche, comme un scénario historique dynamique et multiforme à forte variabilité socioculturelle et spatio-temporelle.

Au-delà des incontestables dynamiques endogènes, cette variabilité est en relation avec la spécificité, en termes d’autochtonie et d’acculturation, des différents processus de contact interethnique et culturel qui caractérisent, dans la longue durée, cette période. D’abord, l’influence de l’Égypte pharaonique sur la Libye actuelle et le Sahara oriental et celle des péninsules Italique et Ibérique, et des îles situées au large de leurs côtes, sur les territoires nord-africains qui leur font face pendant le Chalcolithique et l’Âge du Bronze européens. Ensuite, la colonisation phénicienne et grecque, puis romaine, de l’ensemble du littoral du Tell méditerranéen et d’une partie de la côte atlantique du Maroc actuel. Il est à noter que, de toute vraisemblance, l’une des conséquences de cette pénétration coloniale antique serait le peuplement des îles Canaries.

Dans l’état actuel des recherches, il n’est toujours pas aisé d’établir le rôle joué par ces scénarios historiques de « contagion » et de changement culturel, qui sont toujours à double sens, dans l’introduction et la diffusion de tout un ensemble d’éléments matériels ayant traditionnellement servi à caractériser la Protohistoire nord-africaine : métallurgie du cuivre, du bronze et du fer, cheval attelé et monté, écritures libyco-berbères, dromadaire… Ni non plus de déterminer leur contribution relative aux processus locaux de différentiation et de stratification sociale qui, en ce moment même, aboutissent à l’émergence de chefferies voire de vrais États autochtones.

Sur la base des données fournies par l’archéologie, mais sans oublier les apports des sources textuelles, de la linguistique historique ou de l’anthropologie biologique, cette présentation se propose de brosser un état de l’art sur la Protohistoire de l’Afrique septentrionale et des îles Canaries. L’accent sera mis sur la question de la reconstruction linguistique et de son rapport avec les identités ethniques.

Séance 5

Nouveaux médias, transnationalisme et création : la recherche sur les sites web amazighs 

Jeudi 24 mars 2022, 10h-12h, MMSH, salle A219, Aix-en-Provence et en visioconférence : lien Zoom / ID de réunion : 836 6656 9893 / Code secret : 681928

Intervenante : Daniela Merolla, professeur des universités, Littérature et art berbères, Institut des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), Paris. Discutante : Sophie Gebeil, maîtresse de conférences, Histoire contemporaine, Institut national supérieur du Professorat et de l’Éducation (INSPÉ).

L’expansion vertigineuse d’Internet ces dernières années a renouvelé et développé les discours portant sur les identités. De nouvelles possibilités de communications, de prises de contacts et d’échanges s’offrent aux individus et aux minorités actifs au-delà des frontières nationales. Les populations amazighes tant sur leurs territoires d’origine que dans la diaspora sont influencées par les effets de cette expansion et par les rapports entre localisation et globalisation qui ont accompagné l’accueil d’Internet.

D’une part, on assiste à l’intensification des contacts que ce soit entre les communautés amazighes du Nord de l’Afrique et entre la diaspora et les « pays d’origine », ou encore entre les immigrés eux-mêmes, renforçant ainsi des formes de transnationalisme provoquées par la déterritorialisation des nouveaux médias.

D’autre part, sur les sites internet les spécificités nationales et locales sont mises en avant par la création et la diffusion de discours d’identification qui, dans le cas amazigh, mettent en exergue la variation linguistique locale et les informations d’une région ou d’un groupe diasporique déterminés. Ces deux processus ne sont pas isolés sur le Net puisque les internautes participent aux discours et actions de leurs communautés locales et transnationales hors-ligne.

Un point qui est remis en question dans les études est le lien entre la production artistique et le discours politique amazighs sur le terrain et sur Internet. Certains auteurs ont noté un passage de l’action culturelle amazighe, typique des années 1960-1990, à celle orientée plus politiquement et parlent d’une transition historique et d’un passage générationnel. Que nous apprend l’analyse des sites web berbères ? Dans cette communication, nous allons examiner comment certains sites web contribuent aux discours identitaires amazighs / berbères, tant au niveau local que transrégional, à travers la mise en valeur artistique et culturelle. Nous nous attacherons à identifier les réactions de ces sites sur les protestations des années 2010-2011 (appelés « printemps arabe » par la presse internationale) en Tunisie, en Libye et au Mali, en les intégrant à un cadre de dynamiques identitaires et artistiques. 

Séance 6

Militantes du mouvement Akal : une revendication amazighe pour le droit à la terre 

Lundi 23 mai 2022, 14h-16h, MMSH, salle A219, Aix-en-Provence et en visioconférence : lien Zoom / ID de réunion : 813 3229 9169 / Code secret : 199466

Intervenante : Fadma Aït Mous, professeure-chercheure Université Hassan II de Casablanca.

La « Coordination Akal (terre) pour la défense du droit de la population à la terre et à la richesse », est un nouveau mouvement social amazigh qui a pour principale revendication le droit à la terre. Il a émergé en 2018, dans un contexte lié aux effets du changement climatique et à la désertification dans le Sud du Maroc poussant les tribus nomades à la mobilité vers les terres des populations amazighes sédentaires pour en utiliser les surfaces et les réserves d’eau pour les troupeaux. Cette situation a engendré des conflits entre les deux populations. Les populations sédentaires lésées ont levé des doléances auprès du gouvernement et par la suite une organisation sous forme de coordination réunissant des habitants de plusieurs contrées de la vallée du Souss et de l’Anti-Atlas. Le mouvement « Akal » est soutenu par le Mouvement Culturel Amazigh et réunit aussi des associations locales, régionales et internationales. Le mouvement a réussi à interpeller les autorités publiques en organisant plusieurs manifestations en 2019 dans les grandes villes (Casablanca, Rabat, Agadir) auxquelles ont participé des hommes et des femmes. Cette communication va se focaliser la participation des femmes dans ce mouvement en présentant leurs profils, leurs expériences et leurs perceptions relatives à cette revendication précise qui est la terre. Le militantisme des femmes amazighes sera ainsi interrogé à l’aune du mouvement Akal et inscrit dans une temporalité plus large en lien avec l’histoire de la revendication amazighe au Maroc.

Fadma Aït Mous est professeure-chercheure au Département de Sociologie à la faculté des Lettres et des Sciences Humaines Ain Chok (université Hassan II, Casablanca). Elle est titulaire d’un doctorat en sciences politiques, de l’université de Casablanca, ayant porté sur « Les années creuses du nationalisme marocain, des réseaux locaux au réseau national » (sous la direction de M. Tozy). Ses travaux s’intéressent principalement aux questions liées aux identités collectives et aux mouvements sociaux, les rapports de genre et les conditions des femmes ; les transformations socio-politiques, les jeunes et la migration.