Partenaires

 



Rechercher



Maison méditerranéenne des sciences de l'homme Iremam
5 rue du Château de l'Horloge
BP 647
13094 Aix-en-Provence
France
Contact

Accueil > Séminaires de Master et de recherche > Séminaires inter-laboratoires de la MMSH (2010-2021) > En 2018-2019

Séminaire inter-laboratoires de la MMSH (2018-2019)

De la fabrique des autorités religieuses : qualifications, légitimations
et ancrages des « clercs » de l’islam, du christianisme et du judaïsme en Méditerranée


Laboratoires et personnels associés au séminaire
Boissevain Katia, Idemec, AMU
Boursin Marie-Laure, CHERPA, Idemec, Sciences Po Aix
Frégosi Franck, CHERPA, Sciences Po Aix
Mervin Sabrina, CéSor, Ehess
Neveu Norig, Iremam, CNRS/AMU

Première séance : Jeudi 25 octobre 2018, 10h-12h30, MMSH, salle PAF

- Séance introductive : Franck Frégosi (CHERPA, Sciences Po Aix) & Francesco Piraino (Idemec, AMU).

Thématique :

Réflexion interdisciplinaire sur les transformations à l’œuvre dans la formation des clercs religieux dans les trois « grandes » religions du Livre et les conséquences sur leurs profils, leurs circulations, leurs modes de légitimation et leurs modes d’intervention dans l’espace public.

Argumentaire :

La question de la formation des « autorités religieuses » peut faire débat dans des pays où religion et État sont séparés, quand elle s’y oppose, ou que lui-même s’impose. L’est-elle moins lorsque l’État se définit comme détenteur d’une légitimité religieuse ? La gestion de la diversité religieuse apparaît comme une problématique partagée et la plupart des États sont confrontés à l’émergence de revendications et attentes de la part des fidèles. Ceci d’autant qu’à partir de la fin du XIXee siècle, les institutions religieuses et leurs représentants connaissent d’importants changements qu’ils soient internes ou dus à des contraintes étatiques (loi 1905 pour la France, fin du califat ottoman, apparition du réformisme musulman, etc.) redistribuant leur implantations et prérogatives. Ils se trouvent parfois à négocier avec de nouvelles structures étatiques (régimes communistes, révolution iranienne et création de l’État d’Israël). Ces autorités religieuses sont pourtant, les premières à être confrontées et à devoir gérer la formation de leurs clercs.

Quelles sont les institutions de formation, quels curricula proposent-elles et à qui s’adressent-elles ? Parallèlement, quels sont les acteurs de la transmission et de sa pérennisation ? La formation des clercs sera ici considérée au-delà de l’institution, qui peut délivrer un diplôme professionnalisant, comme toute forme de transmission (par un maître ou familiale) d’un savoir érudit, mais aussi d’un charisme ou d’un savoir être, faire et dire. L’un des premiers constats établit par l’équipe organisatrice de ce séminaire est la multiplicité des curricula proposés aux clercs, y compris lorsqu’ils appartiennent à une même religion, même rite ou école juridique. Selon les périodes, les contextes historiques, les publics et les territoires concernés, différentes disciplines doivent être maîtrisées par les clercs : sciences religieuses, sciences humaines, savoirs encyclopédiques, enseignements soufis, maîtrise des langues. Dans ce contexte, les supports de la formation sont multiples et s’adaptent aux évolutions technologiques : prêches, initiations, cassettes, vidéos, sites internet, etc. Ces curricula sont révélateurs des attentes des institutions ou personnes qui les mettent en place : écoles traditionnelles, centres de savoir ésotérique ou exotérique, associations ou encore universités contemporaines. Ceci pose nécessairement la question du rôle du politique dans l’élaboration de ces curricula et interroge dans une perspective comparatiste l’idée d’une sécularisation de la formation des clercs et ses conséquences à différentes échelles. C’est également le lien entre dynamiques locales de formation et inscriptions des parcours dans des logiques transnationales qui sera investigué au cours des séances.

Ce séminaire inter-laboratoire propose ainsi d’interroger, de manière comparative, les transformations à l’œuvre dans la formation des clercs religieux et les conséquences sur leurs profils, leurs circulations, leurs modes de légitimation (islam, christianisme et judaïsme en Méditerranée et en Europe). Pour ce faire, une attention sera portée, selon les contextes, aux profils des clercs masculins et féminins quant à leurs qualifications. Ce qui revient à interroger les compétences en actes et les savoirs mobilisés. Ensuite, partant du constat de l’implantation transnationale des institutions et de leurs lieux de formation, nous analyserons les circulations des savoirs, des supports et des personnes. Comment à partir des centres et des périphéries, les clercs s’organisent-ils ou non en réseaux ? Comment cette structure hiérarchique mouvante marquée par la notoriété de certaines institutions et formateurs a-t-elle des incidences sur les modes de légitimations ? Nous nous intéresserons aux processus de légitimité organisés par les institutions et validés, ou invalidés, par les fidèles, sans oublier de nous interroger sur les nouvelles modalités d’intervention de ces clercs dans l’espace public comme de leurs rapports au champ politique.

Mots-clefs (5 max) : formation, autorités religieuses, circulations, légitimations, espace public.

9 séances mensuelles sont prévues, les jeudis matin de 9h30 à 12h, avec deux intervenants qui disposent de 45 mn pour exposer leur recherche, suivies de 15 mn de discussion.

Calendrier 2018-2019
  • Jeudi 25 octobre 2018, 14h-16h30, MMSH, salle PAF
    Séance introductive

Franck Frégosi (CHERPA, Sciences Po Aix) : « Présentation des résultats du programme « L’organisation de l’Islam en France. L’exemple du statut des ministres du culte musulmans dans le cadre des mosquées ».
Lisa Anteby (Idemec, CNRS) : « Défis et débats autour des fonctions religieuses publiques féminines dans le judaïsme orthodoxe ».

Synagogues "orthodoxes-égalitaires", récitation du kaddish (prière pour les morts) par une femme orthodoxe lors d’un enterrement public ou ordination de "femmes-rabbins" (rabba) par un institut orthodoxe seront quelques exemples que nous présenterons pour illustrer les bouleversements actuels qui ont lieu dans le judaïsme orthodoxe et les débats brûlants qui secouent les communautés juives de par le monde quant à la place des femmes, que ce soit dans l’étude religieuse, l’espace de la synagogue, la prière collective, les fonctions rituelles ou les rôles religieux publics.
Ces phénomènes récents ne peuvent se comprendre qu’en les resituant dans un processus entamé il y a plus de 30 ans, avec les premières revendications de femmes orthodoxes à l’étude des textes religieux dont elles étaient traditionnellement exclues et l’ouverture d’institutions orthodoxes leur offrant des formations avancées en Talmud. Depuis, diverses stratégies de négociation et de contournement ont permis à ces femmes de remettre en cause le monopole masculin en matière de normes religieuses, de savoir juridique juif et de fonction rituelles genrées et de parvenir à des avancées remarquables pour des femmes, dans certains milieux orthodoxes, tout en restant dans le cadre de la loi juive (halakha).
Afin de décrire ces nouveaux développements, nous reviendrons brièvement sur l’histoire des acquis des femmes des courants du judaïsme non-orthodoxe et traiterons plus en détail du développement du féminisme juif orthodoxe, de sa structuration, de ses mobilisations, du militantisme mais aussi de la diversité de ces féministes religieuses.
Nous nous arrêterons ensuite sur trois questions essentielles qui défient le monde orthodoxe : l’accès des femmes à l’étude, l’interprétation et la décision en loi juive ; la place des femmes à la synagogue et dans le rituel religieux ; et les nouvelles fonctions religieuses publiques que les femmes occupent aujourd’hui, y compris cléricales.
Dans un troisième temps nous proposerons différentes approches que les femmes orthodoxes adoptent pour opérer ces changements : 1) la séparation des hommes et la constitution d’espaces entre femmes pour étudier, prier et lire en public la Torah ; 2) le « partenariat » avec les hommes, une configuration radicale pour penser l’équité dans l’interprétation des textes et les décisions en loi juive, dans la prière collective et la lecture du texte sacré, et dans les positions de leadership religieux « en partage » ; 3) le cheminement « de l’intérieur » et l’investissement d’espaces religieux masculins par des rôles féminins para-rabbiniques qui apportent des transformations sans bouleverser les structures existantes.

  • Jeudi 29 novembre 2018, 14h-16h30, Sciences Po Aix, CHERPA, Salle 003
    Autorités des clercs en actes et en paroles : entre pratiques et présentation de soi

Marie-Laure Boursin (CHERPA/Idemec, Sciences Po Aix) : « Légitimité de l’imam en situation : la khutba en France comme exemple ».

La pratique de la khutba (prêche de l’imam à la mosquée le vendredi) nécessite pour l’officiant la maîtrise de divers savoirs (dire, faire et être). Cette présentation, abordera la khutba autour de la « mise en ordre » de ces savoirs dans le contexte français entre eschatologie, exégèse et esthétique, avec l’usage des langues et la préparation de l’imam. À partir d’un terrain ethnographique mené dans le cadre d’une enquête collective sur le statut des imams en France, la khutba et la salât al juma’a seront traitées comme un temps communautaire où apparaissent les liens entre l’imam khaṭîb, les fidèles et les responsables de la mosquée et où se joue des questions de légitimités en actes et en paroles. Le propos qui questionnera la pratique de la khutba comme un art s’organisera autour de trois parties : ’Écouter et comprendre, puis dire et se faire entendre’, ’Les temporalités de la khutba  : entre préparation et improvisation’ et enfin ’De l’esthétique de la khutba : du fond à la forme’.


Francesco Piraino (Idemec, AMU) : « Un réseau soufi dans la sphère publique transnationale : entre la fabrication de l’autorité religieuse et la négociation avec l’altérité ».

Dans l’histoire de l’islam, les maîtres soufis et leurs disciples ont souvent été liés au pouvoir, en tant qu’autorités religieuses et/ou en tant que figures charismatiques. Au 20e siècle, les confréries soufies maghrébines ont survécu aux attaques des nationalistes arabes, des islamistes et des autorités coloniales. Des nouvelles figures charismatiques ont donné au soufisme une nouvelle vie, attirant des disciples provenant de différents contextes sociaux et culturels.
Dans cette présentation, je montrerai en quoi ces confréries soufies ont adopté de nouvelles formes, comme l’Alawiyya, la Budshishiyya, la Tijaniyya, la Ouazaniyya, la Naqshbandiyya , et la manière dont elles ont créé un réseau fortement présent dans une sphère publique transnationale. Ce réseau soufi est composé par : 1) des autorités religieuses ; 2) des intellectuels ; 3) des artistes ; 4) des acteurs politiques ; et 5) « amis » et sympathisants soufis et non-soufis. Les pays qui composent ce réseau sont principalement le Maroc, l’Algérie, la France, la Belgique, et en second lieu le Niger, l’Espagne, l’Italie, la Turquie et les États-Unis. Il s’agit d’un phénomène transnational mais principalement francophone. Les lieux dans lesquels ce réseau soufi se donne à voir sont les zawiyas, les festivals, les universités.
À partir d’un terrain mené en Algérie, au Maroc, en France et en Belgique entre le 2012 et le 2018, je décrirai la manière dont les objectifs affichés de ce réseau se donnent à voir. Il s’agit principalement de : 1) présenter une autre image de l’islam pour lutter contre l’islamophobie en Europe et l’islamisme en Afrique du Nord ; 2) d’incarner une force morale pour les sociétés (musulmane ou non) ; 3) de former des nouveaux imams ; 4) de favoriser le dialogue interreligieux ; 5) promouvoir la discussion au sein de la communauté islamique. Ce réseau promeut le pluralisme, l’engagement démocratique, le respect des différences, les droits des femmes et l’écologie. Parallèlement, il semble tourné vers une composante élitaire de la société, incapable de comprendre les inégalités sociales surtout dans le cadre maghrébin. De plus, au Maroc, la proximité de nombreux soufis avec le pouvoir remet en question de cet engagement démocratique.

  • Jeudi 13 décembre 2018, 9h30-12h, MMSH, salle Duby
    Les autorités religieuses dans les conversions

Géraldine Mossière (CEETUM, Université de Montréal) : « Nouvelles autorités informelles et "psychologisation" du savoir : le cas des coachs émotionnels auprès des convertis à l’islam au Québec ».

Dans les pays d’héritage chrétien, la fragmentation des autorités religieuses dans l’islam, l’importance du virtuel dans la diffusion du savoir, ainsi que l’effet d’approches psychologiques popularisées par la culture du bien-être ont favorisé l’apparition de nouvelles figures d’accompagnement des individus croyants. Celles-ci sont particulièrement actives auprès des convertis que le changement d’affiliation religieuse entraîne habituellement dans un processus d’apprentissage souvent exigeant et laborieux. Dans cette présentation, nous examinons le rôle des « coachs émotionnels » rencontrés au Québec auprès de convertis à l’islam. En présentant la formation de ces acteurs, ainsi que la philosophie de gestion du soi et les compétences d’accompagnement qui en découlent, nous discutons leur influence dans le parcours des nouveaux musulmans. Comment la médiation des coachs émotionnels oriente-t-elle la compréhension et l’appropriation de l’islam ? Nous discuterons l’émergence et les caractéristiques d’un islam des convertis.

Sébastien Tank-Stoper (CéSor, EHESS) : « Le message, c’est la relation. Le processus de conversion au judaïsme comme expression et comme mise en scène de la relation idéale d’autorité entre rabbins et fidèles. ».

En reprenant mes recherches sur les processus de conversion au judaïsme, je m’attacherai à montrer lors de cette intervention comment la mise en conformité des candidats qui se présentent à la conversion au judaïsme ne passe pas tant par l’apprentissage de savoirs intellectuels que par l’apprentissage de dispositions pratiques qui dépassent largement la seule exécution des gestes nécessaires à l’accomplissement des rites – notamment pour les femmes. En ce sens, le processus de conversion apparait davantage comme un processus d’incorporation, comme une « mise en corps », mais qui ne passe pas tant par un apprentissage explicite, rationalisé ou intellectualisé des gestes à accomplir que par la relation tissée entre l’institution et les candidats. C’est en acceptant les termes de la relation que leur imposent les rabbins que les candidats à la conversion deviennent progressivement des « sujets juifs » conformes à l’idée que s’en font les rabbins. Pour paraphraser la célèbre phrase du sociologue des médias canadien Marshall McLuhan, le message, c’est le medium, c’est la relation.
Le giyyur, le processus par lequel un non-juif devient juif, peut ainsi être saisi comme un dispositif à travers lequel se construit la relation idéale d’autorité entre rabbins et fidèles, relation d’autorité qui incarne la relation idéale des juifs à la Loi. Il y aurait, en quelques sortes, homologie entre la relation idéale à la loi (à la doctrine) et la relation – le corps à corps – instaurée entre les candidats et les rabbins lors du processus de conversion. Entrer dans la relation, entrer dans le dispositif – en accepter les termes, en adopter le langage et les contraintes –, c’est entrer dans l’identité juive ou, pour le moins, dans la conception que chaque institution se fait de l’identité juive. C’est entrer dans une forme de religiosité et, plus largement, dans une modalité particulière de corporéité et de subjectivité juive. Et c’est là sans doute que réside, du point de vue des rabbins, l’enjeu majeur de cette relation sociale singulière qui se tisse avec les candidats à la conversion : c’est le lieu – et sans doute le dernier lieu – où peut s’exprimer et s’énoncer cette relation d’autorité que doivent idéalement entretenir les juifs avec les rabbins, relation qui constitue en quelque sorte l’hypostase de la relation idéale que les juifs doivent entretenir avec la Loi, forgeant elle-même l’économie idéale de la religiosité et de la subjectivité juives.

  • Jeudi 17 janvier 2019, 9h30-12h, Sciences Po Aix - CHERPA, salle 003
    La formation religieuse en contexte

Ali Kassem (University of Sussex) : “The Hawza in Lebanon : Between Change and Continuity”.

A Hawza is the classical establishment responsible for the training of Shia Islam’s Imams, preachers, professors and researchers. With a model holding major differences with that of the western academy, it has long involved the teaching of Jurisprudence, philosophy, Quranic Studies and Arabic language through a non-western pedagogical model. More recently, this model has been significantly challenged and several changes have been making their way into the institution. Most importantly, perhaps, is the introduction of the social sciences, as the systematic study of man and society which are thought to have emerged in the ‘west.’ Based on a triangulation of participant observation, interviews with professors, students and stakeholders as well as content analysis of specific course material, this paper presents the results of a qualitative analysis of the Hawza, based on a case study of Lebanon, to claim it as an institution in metamorphosis. Importantly, while structural and material alterations have straightforwardly made their way, content and curricular ones have faced more difficulty. Exploring these, the paper attempts to unpack the debate and unravel its terms. It closes with a number of reflections on Islamic education, Shia Islam in Lebanon’s public sphere, decolonial theory, Lebanon’s future as well as the geopolitics of the Arab world.

Sophie Bava (IRD-LPED – AMU) : « Migrations africaines et christianismes au Maroc. De la théologie des migrations à la théologie de la pluralité religieuse ».

Le blocage des frontières européennes et africaines depuis une vingtaine d’années et le déficit de réelles politiques migratoires, excepté au Maroc où se sont déroulées deux campagnes de régularisation depuis 2013, encourage les migrants à s’installer de plus en plus durablement en Afrique méditerranéenne. Ils deviennent dans ce contexte les acteurs du déploiement d’une offre religieuse multiple et dynamique qui accompagne un marché religieux florissant autour d’institutions religieuses et de lieux de cultes redynamisés, d’associations, d’ONG confessionnelles ou d’origine confessionnelle mais également d’espaces de formation religieuse. L’histoire de la fondation récente d’un lieu de formation universitaire chrétien à Rabat au Maroc depuis 2012, à destination des futurs leaders religieux originaires d’Afrique subsaharienne, l’institut œcuménique de théologie Al Mowafaqa, sera l’entrée d’une réflexion plus large qui accompagne l’histoire religieuse chrétienne au Maroc, qui, en écho aux migrations, innove, réinterprète, réécrit une théologie plurielle, inductive et plus cosmopolite.

  • Jeudi 21 février 2019, 9h30-12h, MMSH, salle PAF
    Formation de clergés nationaux

Deniz Koşulu (CHERPA, Sciences Po Aix-en-Provence) : « Reproduction du clergé d’un groupe chiite minoritaire : les parcours de formation des imams caféris de Turquie ».

Dans cette communication, j’illustrerai dans quelles conditions un groupe chiite reproduit son clergé dans un contexte national majoritairement sunnite. Les azéries caféris sont des chiites duodécimains de Turquie résidant en Anatolie du nord-est et dans les grands centres urbains comme Istanbul, Izmir et Ankara. Aucune institution en Turquie ne dispense de formation religieuse pour l’instruction du clergé chiite. Pour des raisons historiques, par le caractère minoritaire du chiisme en Turquie et en raison de l’approche de l’Etat turc, les acteurs caféris accordent une importance particulière à la reproduction de leur clergé via l’envoi des candidats à la fonction d’imam aux hawza ’ilmiyya en Iran et Irak. Dans cette communication, après avoir abordé les spécificités des caféris de Turquie, je présenterai les parcours et les choix des destinations des imams chiites turcs qui se situent au croisement du système scolaire turc et des réseaux transnationaux des institutions religieuses chiites. Ceci nous amènera enfin à discuter l’avènement d’un clergé « légal » du chiisme de Turquie.

Norig Neveu (Iremam, CNRS/AMU) : « Territorialisation de l’Église melkite : formation, réseaux et circulations transnationales des clercs, Émirat de Transjordanie, 1920-1940 ».

Après la Première Guerre mondiale, l’Église melkite demeurait encore peu implantée dans le jeune Émirat de Transjordanie. Pourtant, la crise traversée par l’Église orthodoxe et la défense de l’uniatisme par certaines instances vaticanes jouèrent en la faveur d’une implantation missionnaire intense de cette Église dans les années 1920-1940. Ainsi, en 1932, un nouvel archidiocèse melkite « de Pétra et Philadelphie » fut constitué avec à sa tête Paul Salman. Ma présentation va d’abord s’arrêter sur le profil caractéristique de ce dernier et son implication dans la constitution d’un clergé national sous son autorité. Ceci permettra de mettre en lumière les réseaux de solidarités religieux et caritatifs, à l’échelle régionale, mobilisés par Paul Salman afin de promouvoir les activités des clercs melkites au sein des écoles, églises ou hôpitaux récemment ouverts. C’est donc la tension entre une volonté de territorialisation de l’Église melkite et la profonde inscription de ses clercs dans des réseaux (formation, congrégation, éducatifs, etc .) et des dynamiques régionales qui sera interrogée.

  • Jeudi 7 mars 2019, 9h30-12h, MMSH, salle PAF
    La grande question des autorités féminines

Emir Mahieddin (CéSor, EHESS) : « La parité protestante. La question du pastorat féminin en Suède ».

Au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, les gouvernements suédois, férus d’ingénierie sociale, ont entamé un vaste programme de transformation des mœurs familiales et des normes sexuées. La sphere religieuse n’a pas manqué d’être touchée par ce programme, valant aux Églises suédoises protestantes, évangéliques et pentecôtistes d’afficher un taux élevé de pastorat féminin. Après être revenu sur l’histoire de l’émergence et du développement du pastorat féminin en Suède, je proposerai d’explorer les questions que pose aujourd’hui la féminisation des corps pastoraux dans la nébuleuse évangélique, autant en termes d’enjeux moraux et d’enjeux sociologiques qu’en termes de catégorisations anthropologiques de genre : Comment cette féminisation du pastorat est-elle perçue ? Que révèle-t-elle du statut social de la profession de pasteur en Suède ? Qu’est-ce qui, dans l’autorité pastorale, relève du « féminin » et du « masculin » ?

Béatrice de Gasquet (URMIS, Université Paris Diderot) : « Styles rabbiniques : est-ce le genre ou le courant qui fait la différence ? ».

Dans le domaine religieux, comme en politique ou dans le monde du travail, l’accession des femmes à des positions d’autorité s’accompagne souvent de discours sur leur capacité à exercer leur profession différemment. Ces discours ne sont pas pour autant systématiques : les travaux en sociologie des professions ou en sociologie politique fournissent de nombreux exemples de recours à ce type de discours, montrant suivant les cas le rôle des contextes organisationnels et des caractéristiques biographiques dans le fait d’adopter ou non ces discours. Dans le domaine religieux, des enquêtes quantitatives sur pasteurs et rabbins aux États-Unis ont également discuté de longue date cette idée d’un "style" féminin différent.

En partant d’une enquête ethnographique à l’échelle des synagogues, cette communication s’intéresse à la construction, mais aussi aux effets, de ces discours, dans le cas du rabbinat dans le judaïsme français, en prêtant attention à différents niveaux de contexte (le courant, le pays, la communauté locale). Dans ce contexte, l’accès des femmes au rabbinat est marginal essentiellement du fait du caractère très minoritaire en France des courants religieux qui l’autorisent. Dans les discours des fidèles sur la singularité des femmes rabbins, il est difficile d’isoler, dans ce qui est pointé comme singulier, ce qui tient au genre, ce qui tient à une trajectoire de pionnière, et ce qui tient au courant religieux dont elles font partie (et à son caractère minoritaire). Une approche constructiviste du charisme permet aussi de renverser la perspective, et de s’interroger sur ce que produisent ces discours sur le charisme dans la pratique professionnelle des rabbins et dans leur propre discours sur le genre. Les actrices elles-mêmes inscrivent par ailleurs leur réponse à ces discours dans un contexte politique plus large, les rabbins formé.e.s dans les années 1980 ne mobilisant pas les mêmes argumentaires que dans les années 2000.
Publications en lien avec cette communication :
- de Gasquet, Béatrice (2009). « La barrière et le plafond de vitrail : Analyser les carrières féminines dans les organisations religieuses ». Sociologie du travail, vol. 51, n°2, dossier « Le "plafond de verre" dans tous ses éclats » coordonné par M. Buscatto et C. Marry, p. 218-236.
- de Gasquet, Béatrice (2008). « Madame le rabbin ou Pauline ? Une pionnière entre stratégies de neutralisation et marges d’autonomie ». In Y. Guichard-Claudic, D. Kergoat, et al. (dir.), L’inversion du genre. Quand les métiers masculins se conjuguent au féminin... et réciproquement. Rennes : Presses universitaires de Rennes, p. 181-192.

  • Jeudi 25 avril 2019, 9h30-12h, Sciences Po Aix - CHERPA, salle 003
    Circulations et autorités transnationales

Gabrielle Angey (IRISSO, Université Paris Dauphine) : « De la communauté textuelle aux larmes 2.0 : activer la « communauté charismatique » déterritorialisée du mouvement Gülen ».

Cette intervention porte sur la manière dont est constituée et consolidée en permanence une communauté charismatique, c’est-à-dire le groupe sur lequel l’autorité charismatique du leader religieux s’impose dans un mouvement musulman transnational. Dans le cadre du mouvement Gülen, cette consolidation se fait en l’absence physique du maître exilé aux États-Unis (sauf pour quelques-uns des plus proches disciples vivant eux aussi en Pennsylvanie), et vise une communauté de fidèles étendue dans près de 120 pays du monde. Dans la lignée historique de l’islam anatolien, des « communautés textuelles » sont constituées dans le monde entier plaçant le livre au cœur du maintien de l’autorité religieuse. A ces pratiques, le mouvement a ajouté la pratique d’une « communauté virtuelle » qui se donne à voir notamment au sein d’un dispositif de sensibilisation que nous décrirons ici : les pleurs collectifs des fidèles du monde entier autour des vidéos des prêches de Fethullah Gülen.

Haoues Seniguer, (Triangle, Sciences Po Lyon), « Autorité et pouvoir des élites religieuses sunnites à l’épreuve des conflits du Moyen-Orient : portée et limites ».

Pour la période la plus récente, soit au moins depuis les attentats terroristes de 2015 en France, les débats, les discussions et les polémiques se sont multipliés dans différents champs sociaux à propos des liens avérés ou non entre violence, islam et musulmans (Seniguer, 2015 ; 2017). Hormis quelques rares enquêtes de terrain (Geisser, Marongiu-Perria, Smaïl, 2017) sur les réactions de musulmans aux événements meurtriers de janvier et novembre 2015, il reste à notre sens à interroger et à approfondir davantage la réflexion sur le thème de la violence au nom de l’islam à la fois sur le temps long et à l’épreuve de conflits extraterritoriaux. Ce sujet est aussi sensible que complexe pour toute une série de raisons, bonnes ou mauvaises. Surtout, il draine dans son sillage d’autres questions importantes, telles que l’autorité et le pouvoir (symbolique ou matériel) des clercs sunnites dans la contrainte présumée ou réelle sur les fidèles, sur une matière ou un autre du domaine sacré et/ou profane.

  • Jeudi 16 mai 2019, 9h30-12h, MMSH, salle PAF
    Esthétiques religieuses et légitimité normative

Séverine Gabry-Thienpont (CREM, LESC) : « Cheikh, ra’is ez-zâr, kudiya... Chassés-croisés esthétiques et religieux des officiants du zâr égyptien »

« Quoi ? Tu travailles sur le zār ?! C’est le truc où les femmes dansent comme ça [mes interlocuteurs miment alors des mouvements désordonnés, volontairement grotesques] ? Je connais, bien sûr, j’en ai déjà vu, tu sais, à Saad Zaghloul… » Voilà en substance la remarque systématique qu’on m’adresse en Égypte quand j’explique que je travaille en tant qu’ethnomusicologue « sur le rituel de possession zār ». Saad Zaghloul est un quartier du Caire où se tient tous les mercredis soirs un concert de zār au MakAn, centre égyptien pour la culture et l’art. La salle, intime et chaleureuse, est toujours comble et le public, diversifié. Ce lieu produit ses propres musiciens qui poursuivent en parallèle leur activité rituelle en tant que « travailleurs » (šaġġalīn) du zār et officiants. Certains d’entre eux parviennent aussi à se professionnaliser en tant que musiciens de zār de concert à part entière. C’est le cas de Hasan, 68 ans, qui participe à des festivals de musique aussi bien en Égypte qu’à l’étranger, et intègre des groupes de musique fusion, soumettant des « classiques » du répertoire du zār à des arrangements électro.
Pris à la fois entre un mépris culturel (conséquence de pressions religieuses et morales) et une valorisation du savoir des officiants dans le cadre de projets artistiques nationaux et internationaux, les rites de possession sont impossibles à aborder sans étudier leurs multiples déploiements contemporains. Ces déploiements ne sont pas sans conséquence sur les carrières des musiciens, provoquant une évolution de leur statut dans le monde de la musique et, plus généralement, dans la société égyptienne. Cette présentation me permettra de présenter ces déploiements à l’aune des contraintes étatiques et religieuses qui traversent le zār : ces contraintes redessinent tant la place des officiants au sein du rituel, que leur parcours, leur statut social et leur savoir-faire. Comment ces figures d’autorité rituelle, que sont les officiants, gèrent-elles ces contraintes ? Vers quel savoir religieux se tournent-elles désormais pour accomplir leur rite dans un contexte réformiste tant musulman que chrétien ? Quels sont, enfin, leurs modes de légitimation et comment s’expriment-il à travers la musique, les textes, les lieux rituels et les habitudes ?

Anis Fariji (Centre Jacques Berque, Rabat) : « L’ambivalence des autorités religieuses au Maroc sur la taḥzzabt (une récitation collective du Coran) »

Taḥzzabt est le nom que porte une forme de récitation collective du Coran répandue dans le sud amazighophone du Maroc. Elle consiste en une récitation par cœur simultanée, par un groupe restreint de mémorisants du Coran, d’un huitième ou d’un quart de ḥizb (section du Coran). En tant que telle, la taḥzzabt se confond naturellement aux autres formes de la récitation collective du Coran qui font office d’une tradition religieuse au Maroc. Mais alors que ces dernières sont généralement louées par les autorités religieuses, la taḥzzabt, en particulier, attise le blâme. Selon certains, les récitants de la taḥzzabt corrompraient la diction du Coran, enlaidiraient la manière de le vocaliser, et manqueraient de sérieux pendant la récitation. Cependant, malgré cette pression, un grand nombre de mémorisants du Coran continuent à vouer à la taḥzzabt une véritable passion. En témoigne l’impressionnante affluence que connaissent encore certains moussems qui lui sont dédiés. C’est que la ferveur qu’éprouvent les passionnés de taḥzzabt passe, au-delà du sens du texte, par le fait même d’être réunis à réciter ensemble. Aussi renvoient-ils à des écrits de certains savants religieux de la région de Souss – comme al-Aḥsan al-Baaqīlī (d. 1948) – pour justifier et défendre leur manière de réciter le Coran.
Par une approche ethnomusicologique s’appuyant sur des observations de terrain, cette présentation s’attache à comprendre ce qui dans la taḥzzabt suscite l’ambivalence à son égard : réticence d’un côté et exaltation d’un autre.

  • Jeudi 20 juin 2019, 9h30-12h, MMSH, salle PAF
    Associations professionnelles des cadres religieux : 2 exemples maghrébins

Anna Grasso (CHERPA, Sciences Po Aix) : « L’impact de la révolution du 14 janvier 2011 sur l’autorité religieuse des imâms en Tunisie »

Dans la plupart de la littérature sur le cas de l’autorité religieuse en islam sunnite, il est communément admis qu’à partir du XIXe siècle cette autorité religieuse (la figure de l’ouléma puis plus tard de l’imâm) est en constant déclin. Cette autorité s’est affaiblie et a été petit à petit institutionnalisée, fractionnée et soumise à l’autorité politique et étatique des puissances coloniales puis des régimes autoritaires qui ont émergé dans l’après-indépendance. Par la suite, ce sera la crainte de l’émergence des courants islamistes qui pousseront les régimes à surveiller et contrôler la nomination et l’activité des représentants religieux et des lieux de culte. Cette institutionnalisation de l’autorité religieuse est symbolisée, entre autres, par la création du Ministère des Affaires religieuses (en charge de la nomination, de la formation et de la rémunération des imâms) qui portera à l’émergence d’une nouvelle figure d’autorité religieuse étatique, le Ministre des Affaires religieuses.
Cependant, après la révolution du 14 janvier 2011, nous constatons l’émergence de représentants religieux qui profitent de cette phase de changement soit pour concurrencer et remettre en question l’autorité religieuse institutionnelle soit en s’associant au sein d’organisations syndicales pour réaffirmer l’importance de la fonction d’imâm et réclamer des meilleures conditions de travail. Face à ce constat, en nous appuyant sur les données empiriques récoltées lors de notre travail de terrain en Tunisie entre l’année 2011 et 2016 et plus particulièrement à travers une analyse de discours tiré des entretiens semi-directifs que nous avons pu mener avec des représentants religieux, nous souhaitons questionner si, et de quelle manière, ce contexte postrévolutionnaire a pu jouer sur la transformation de l’autorité religieuse des imâms tunisiens.
Comment définissent-ils la fonction d’imâm ? De quelle manière et sur quels aspects légitiment-ils leur autorité religieuse ? Quels modes d’action mettent-ils en œuvre pour faire reconnaître leur autorité ?

Charlotte Courreye (CERMOM, Inalco) : « Les réseaux de formation de l’Association des Oulémas musulmans Algériens, des années 1930 à l’Algérie indépendante ».

Les oulémas algériens se formaient traditionnellement à la Zaytūna de Tunis, à la Qarawiyyīn de Fès ou à al-Azhar au Caire, avant de revenir enseigner en Algérie. C’était le cas des cadres de l’Association des oulémas musulmans algériens, fondée en 1931 pour défendre l’islam et la langue arabe en contexte colonial et devenue l’organe des « réformistes », partisans de l’iṣlāḥ, en Algérie. Leurs écoles formaient les élèves algériens en sciences religieuses, en langue arabe, en histoire-géographie et en calcul, à un niveau primaire. À partir de 1947, les meilleurs étudiants rejoignaient l’enseignement complémentaire de l’Institut Ibn Bādīs à Constantine, pour se préparer à rejoindre les célèbres mosquées-universités. En l’absence d’université islamique en Algérie, et face à l’accès restreint des Algériens aux universités plus généralement, des missions d’étudiants étaient organisées par l’association, pour envoyer ses élèves poursuivre leurs études supérieures en Tunisie, en Égypte ou en Irak, dans le cadre de l’essor des relations transnationales arabes des années 1950. Nous verrons que les étudiants de ces missions de l’AOMA se formaient en fait assez peu aux sciences religieuses dans les pays d’accueil. Nous interrogerons donc le rôle de ces cursus profanes et des influences politiques découvertes par les étudiants de l’AOMA, et comment cela a contribué à transformer le statut de ʿālim chez les partisans de l’iṣlāḥ dans l’Algérie indépendante.

A retrouver sur le site de la MMSH